Anecdote #6 : « Tu es poussière.. »

C’est un peu le sentiment que j’ai lorsque je tente de prendre de la hauteur, de voir les choses avec davantage de recul. Calmement et douloureusement, je fais le constat… Et je vois des lambeaux, des ruines.

Comment un père peut-il faire des lambeaux de son enfant ? Détruire avant même de créer ? Je dois parfois redigérer cette réalité, me rappeler que ce n’est pas un mauvais rêve, et que je ne vais pas me réveiller.

(…)

Il m’a psychologiquement violée. Mon histoire a été salie. Ma personnalité, aussi, a été salie. Mes pensées ont très clairement été salies, et sont sales aujourd’hui. Mon identité toute entière, a été salie.

Quelque chose est mort-né, et se décompose lentement.

Mon âme doit avoir une odeur de pourriture.

(…)

Il y a un moment, dans toute cette histoire, où je n’ai pas eu le droit d’être protégée, où je n’ai pas été digne de l’amour sain d’un père bienveillant. Il y a un moment dans cette histoire où, pour une raison obscure, je n’ai pas mérité d’être moi.

Depuis longtemps, je cherche la source du sentiment de culpabilité. On le retrouve de façon systématique chez les victimes. Et j’ai beau savoir que ce n’est pas de ma faute, que je suis la victime, que je ne suis pas responsable… Il y a cette culpabilité, quelque part, enfouie je ne sais où.. Je la sens, mais je ne la comprends pas.

Peut-être y-a-t-il une part de moi qui se dit « Je n’ai pas été assez bien pour mériter un amour propre » (j’ai failli effacer cette phrase. « Amour-propre » non ce n’est pas de cela dont je voulais parler. Je voulais parler d’un amour qui n’est pas sale. … Et puis finalement, je réalise que la phrase a un tout autre sens, qui fonctionne douloureusement bien aussi.)

Ah, merveilleux lapsus quand tu me tiens.

(…)

Ce doit être merveilleux, de dire « papa » avec un sentiment d’amour, de sécurité, de confort, de confiance … Je suis envieuse de ces relations père-fille saines, d’une envie qui brûle et qui ronge. Et en même temps, je peine à l’imaginer. Je ne sais pas imaginer une relation à un père qui ne soit pervertie d’une manière ou d’une autre, même un peu, un tout petit peu… Je sais que c’est possible, une relation saine. Que ça existe, qu’il « y en a ».

Il parait qu’un vrai père, ça participe à bâtir un socle stable de sécurité, de protection et de tendresse, pour que son enfant, sur ces fondations de base, solides et résistantes, puisse construire quelque chose.

Le mien, de père, n’a laissé que des cendres chaudes fumantes, et asphyxiantes, qui avalent systématiquement ce que je tente de bâtir. Elles sont un trou noir, qui absorbe sans fin.

Et plus le temps passe, et plus ce trou noir me semble grossir, se nourrir de tout ce avec quoi je tente de me remplir. Plus le temps passe, et plus je fatigue. Et plus j’ai peur que les choses s’aggravent, que je ne puisse plus rien bâtir de stable, puis plus rien bâtir du tout, puis que je ne puisse plus rien faire. Je me sens mangée par moi-même.

Quand je l’imagine, ce trou noir, je le vois dans mon corps : Derrière mes côtes ou mon ventre, remplaçant tous mes organes par du vide et une spirale massive affamée des restes de moi, de mes lambeaux, de mes cendres. J’imagine un astre qui s’effondre sur lui-même, écrasé par sa propre gravité.

je ne sais pas comment mieux vous parler des conséquences psychologiques de l’inceste.

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17 réflexions sur “Anecdote #6 : « Tu es poussière.. »

  1. Carole psycho praticienne 11 février 2015 / 14 h 17 min

    Bonjour
    Vous parliez dans l’une de vos précédentes anecdotes de parler de vous… De vous dévoiler un peu tout en restant sous couvert d’anonymat.
    Je pense que ce serait un bon travail a faire sur vous même. Parce que non vous n’êtes pas rien, vous n’êtes pas poussière et vous n’êtes pas complètement détruite comme vous semblez parfois le croire. Comment puis-je être aussi affirmative? Parce que chacun de nous « est », chacun de nous existe quelque part avec sa propre personnalité, ses propres émotions. Les choses qu’il a pu construire au delà de son statut de victime.
    Je crois que vous avez vécu « deux vies » distinctes et parallèles. Une « sale » et violente qui fait aujourd’hui de vous une victime et une seconde qui vous a permit d’avancer de vous construire en tant que personne avec vos qualités propres et vos défauts. Qui vous a permit d’avancer coûte que coûte. D’être en capacité de regarder votre histoire et de dire « oui, j’ai été (je suis) une victime ». C’est sur ce volet de votre vie qu’il vous appartient de vous pencher aujourd’hui, pour ne pas que cette partie s’éteigne avec ce combat que vous allez mener. Il ne doit pas prendre le dessus.
    Vous n’êtes pas obligée de le faire ici publiquement, mais faites le, pour vous. Parce qu’aussi sale et puante que semble être une vie, elle a, si on veut bien la regarder en face, aussi de beaux côtés. Et c’est ceux la que vous devez voir aujourd’hui.
    Courage et amitié
    Carole

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    • Freyja 12 février 2015 / 13 h 42 min

      Un très grand merci pour ce commentaire bienveillant. Ces deux vies me parlent beaucoup, et je réalise en vous lisant que j’estimais jusqu’à maintenant en avoir vécu une seule : sale et violente, parfois plus douce et supportable. Mais peut-être que dissocier cette dernière en deux vies distinctes pourrait être un travail intéressant.. Un travail d’assainissement, même?
      Merci encore, vos mots sont une belle inspiration pour moi.

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  2. Guy Veyer 11 février 2015 / 21 h 53 min

    Difficile de dire « J’aime » ici. Mais j’aime votre franchise. J’entends votre souffrance…un père qui s’est voulu aimant, qui voudrait encore l’être….

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  3. Elisa 12 février 2015 / 12 h 15 min

    Je rejoins Guy. J’ai cliqué sur le « J’aime » en signe de soutien. Comment mieux nous parler ? demandez-vous. En continuant à écrire et écrire encore aujourd’hui sur un blog, demain peut-être dans un ouvrage de témoignage ou dans une chanson…

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    • Freyja 12 février 2015 / 13 h 33 min

      Merci à vous. Je pense, ou plutôt je songe vaguement, à écrire un livre, un jour.. j’aimerais. Beaucoup de choses sont à faire avant cela, mais l’idée est là, elle existe. 🙂

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  4. Mona de B. 12 février 2015 / 14 h 13 min

    Bonjour,

    J’aime toujours autant ta façon d’expliquer ta douleur, c’est tellement celle que j’ai vécue, tu décris parfaitement comment on se sent.
    « Psychologiquement violée » cela fait plus que résonner dans mon cœur. Je l’ai déjà écrit pareil, mon père aussi m’a psychologiquement violée, et comme toi j’ai cette impression qu’il m’a empoisonnée pour devenir maintenant moi poison.

    J’ai beaucoup d’empathie pour ce que tu vis car au delà de ce qu’on partage de souffrance, ma thérapie m’aide à détricoter tout ça petit à petit, et me donne l’espoir d’être plus tard heureuse et épanouie.

    Je suis passée par toute cette souffrance de tourner indéfiniment en rond dans une douleur sur laquelle on a mis des mots, qu’on pense arriver à comprendre et qu’ on combat, mais le combat est toujours perdu, et on ne sait plus à quoi se raccrocher pour continuer, et pourtant on continue. C’est horrible, et vraiment je compatis.

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  5. 1pattedanslencrier 13 février 2015 / 15 h 14 min

    Trou noir… Astre écrasé par sa propre gravité… Tu es poussière mais poussière d’étoile alors !!!… Moi, j’aime bien me dire que je suis une poussière d’étoile (et je n’ai pas de longue barbe blanche, je précise)

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  6. Green Norden 14 février 2015 / 12 h 35 min

    Il y a l’abus qui est terrible. « Devoir » le cacher à mon entourage a été pour moi encore pire. Alors j’ai noirci des cahiers entiers et finalement j’ai commencé à espérer… C’est tout ce que je te souhaite, que tu trouves quelque part un petit bout d’espoir et qu’il se mette à grandir et qu’il détruise ce trou noir… Bonne chance, continue à écrire…

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  7. Thomas Fiera 15 février 2015 / 8 h 25 min

    Écrire, c’est mettre à distance, c’est modeler, dompter, sculpter le réel et dire à la douleur qu’elle n’a pas été plus forte que nous puisque nous sommes encore là, capables de dire, de témoigner.
    Vous avez été plus forte que le malheur car en écrivant vous travaillez à l’exorciser et surtout vous avez la générosité de permettre à d’autres de tirer lumières de vos expériences.
    Vous dites penser à écrire un livre ? Allez y ! N’hésitez pas. Vous êtes déjà écrivain, cela saute aux yeux et au coeur. Merci…

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  8. lesouffleurdemots 22 février 2015 / 16 h 58 min

    Bigre…. tu exprimes que tu n’es que poussière etc… Tes mots sont durs, et ça je le comprends (euh très pauvre bien sur) à cause de ton histoire. Mais comme disent les autres, tu as franchi un pas énorme en écrivant, en prenant conscience de ce que tu es…
    Des cendres, il en rejaillira toujours, tôt ou tard une fleur comme une plante qui fleurit au milieu des cendres d’un volcan. (Un peu simpliste comme image mais ça me vient comme ça).
    De tout coeur avec toi,

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  9. Froufrou de Falbala 23 février 2015 / 14 h 23 min

    on raconte que de ses propres cendres le phoenix renait plus beau, plus grand
    sur des cendres,on cultive des champs,
    parfois, du plus grand des maux arrive le plus beau des bien
    avec tout mon soutien

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    • Freyja 23 février 2015 / 20 h 06 min

      Je compte bien planter quelques graines dans ces cendres,et faire naître l’impossible 🙂 ! Merci pour tes mots et ton soutien.

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      • Froufrou de Falbala 24 février 2015 / 22 h 14 min

        « c’est parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible qu’ils l’ont fait ». soyez indulgente avec vous même, vous avez dans votre coeur tout ce dont vous avez besoin pour réussir

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  10. merquibrasse 28 mars 2015 / 22 h 56 min

    Bonjour,

    Je connais la douleur de l’inceste, et suis de tout cœur avec vous. J’ai découvert votre blog il y a un mois et demi, et il m’a fallu tout ce temps pour y revenir. Je ballote entre le désir de ne pas renoncer à dénoncer ce que j’ai subi, et le besoin de me reposer de toutes les émotions douloureuses que j’ai ressenties depuis bientôt trois ans (date à laquelle j’ai retrouvé mes souvenirs d’inceste). En vous écrivant ce commentaire, je choisis de dénoncer, une fois de plus, à ma manière…

    Comme vous, l’écriture a pour moi été une alliée précieuse. La plus précieuse de toutes, car ne dépendant que de moi! J’ai franchi ce pas dont vous parlez d’écrire un livre sur l’inceste. Cela a été ce que j’ai effectué de plus difficile et douloureux dans ma vie. C’est sans doute aussi ce dont, tout au fond de moi, je suis la plus fière. Car il m’en a fallu du courage pour réaliser cela! Comme il m’en faut, aujourd’hui encore, pour parler de ce que j’ai subi…

    Concernant la culpabilité, j’ai lu un livre qui m’a été d’un grand secours: « Au diable la culpabilité! » de Yves-Alexandre Thalmann. L’auteur y défend l’idée que la culpabilité est un moyen de faire face à l’impuissance, de reprendre le contrôle sur une situation qui nous dépasse. En fait, l’auteur y parle de « toute-puissance » et non d’impuissance mais j’y vois là un résidu inutile de culpabilité et préfère parler d’impuissance… Un exemple qui m’a beaucoup marquée dans ce livre est celui d’une femme qui se culpabilise d’avoir perdu son bébé lors d’une fausse couche. Comment pourrait-elle être responsable de cela?! De la même façon, comment une victime de viol – et à fortiori d’inceste – pourrait-elle être responsable de ce qui lui est arrivé? J’ai pourtant, pour ma part, eu beaucoup de mal à envisager que je n’étais pas coupable…

    Merci pour tous ces partages que vous nous offrez, et le courage dont vous faites preuve pour cela. Je me reconnais dans l’intensité des émotions que vous décrivez. Dans le parcours du combattant qu’est la dénonciation de l’inceste, aussi.

    Je vous souhaite de parvenir à trouver de la paix et de la sérénité pour affronter tout cela.
    Bien solidairement,
    Blandine

    ps: j’aime beaucoup le titre de votre blog, qui sonne très juste à mes oreilles!

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