Anecdote #6 : Se faire violence

« Allez, réveille-toi ! » « Bouge un peu ! » « Tu as besoin de te motiver. » « Bon allez, fais quelque chose ! ! »

Comment expliquer qu’il ne s’agit pas de motivation? de courage? de force? Comment expliquer que je ne fais rien parce que je n’en suis pas capable ? Que tout ce qui vient de moi me dégoûte et me révulse ? Ce que je fais, dis, pense, crois, espère. Comment expliquer que me regarder devant la glace est une douleur à laquelle je résiste, masochiste, jusqu’à ce que toutes les parties de mon corps au grand complet aient subi la piqûre de mes critiques ?

La seule chose que je sache faire dans ces moments, et dans laquelle je suis passée experte, c’est être impitoyable envers moi-même.

Comment expliquer que je ne crois pas être bonne à rien mais que je le constate amèrement et concrètement chaque jour ? Comment expliquer que la motivation n’a plus rien à voir avec tout ça lorsque c’est la haine de soi, vive, cruelle, violente, qui prend le relai ? Comment dire « je me hais, c’est pour ça que je ne fais rien » .. non. « Je m’assassine » .. non. J’ai atteint un niveau de haine qui est, même pour moi, difficilement compréhensible. Je la sens. Crue.Amère. Lancinante. Et elle me semble aussi vaste que lorsqu’on tente de prendre conscience de l’immensité de l’univers… « Ah ouais, non, c’est trop grand, on ne peut pas se le représenter ».. eh bien voilà.

J’ai les yeux de mon père.

Je vous passe les détails de mon écœurement. Je voudrais seulement les arracher et les remplacer par d’autres, ressemblant à ceux de ma mère. Je voudrais qu’ils se métamorphosent soudainement, et perdent les traits qui me font honte. Je me fiche d’avoir des ressemblance physique avec mon père… Mais pas les yeux. Pitié, pas les yeux.

Et lorsque j’accepte que ça ne changera pas, que ça fait partie de moi.. Ses yeux..Sa façon de voir, de penser, d’observer.. J’ai honte.

Et je me hais.

Et rationaliser ne change rien. Parler d’une blessure narcissique, de culpabilité, de pulsions de mort, de conflit entre l’enfant joyeuse qui aimait son père et l’adulte bafouée qui fantasme sur son emprisonnement.

Quoique je fasse, la haine reste scellée à toutes mes pensées, et c’est le fait même d’exister qui devient violent.

Et dans une semaine, deux semaine, un mois peut-être, je respirerai la vie et travaillerai sur toutes sortes de projets, le sourire aux lèvres et les pensées légères. Et quelques jours ou semaines après ça, je sombrerai à nouveau.

Je vous ai parlé des passages à vide.

En fait, ils ne sont pas vides. Ils sont pleins de mauvaises choses. De petites morts, de vie future suicidée, de dégoût et de haine de l’âme, de violence.

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19 réflexions sur “Anecdote #6 : Se faire violence

  1. lessenciel 24 janvier 2015 / 11 h 27 min

    A reblogué ceci sur L'essen-Cielet a ajouté:
    Bonjour, pourquoi ne pas tourner vos yeux vers les autres et leur offrir un regard dont vous seriez fière, un regard comme une main tendue… Un regard à l’écoute… Ce ne serait plus vos yeux mais ceux des autres et enfin , par boomerang, ils deviendraient à votre goût car aider l’autre est un cheminement pour s’aider soi!

    Aimé par 2 people

    • Freyja 25 janvier 2015 / 0 h 11 min

      Malheureusement, l’effet boomerang n’est pas suffisant pour défier les vieilles culpabilités. Mais je vous remercie sincèrement pour votre bienveillance et vos mots positifs 🙂

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  2. Eurochild 24 janvier 2015 / 11 h 38 min

    Je deteste l’expression « se faire violence ». La depression c’est de la violence à l’état pure… Dans ces conditions, on a besoin de tout, mais certainement pas de se faire violence…

    Aimé par 1 personne

    • Freyja 25 janvier 2015 / 0 h 13 min

       » La depression c’est de la violence à l’état pure… « . C’est exactement mon sentiment, et ce qui a motivé le titre de cet article. Le double sens m’a presque amusée..

      Aimé par 1 personne

  3. 1pattedanslencrier 24 janvier 2015 / 13 h 10 min

    Une larme n’est rien,
    C’est une goutte insignifiante
    Qui se perd dans l’océan trouble.
    Elle n’a que la modestie
    D’éclaircir ce qu’elle peut,
    Son petit millimètre de tumulte.
    Elle peut paraître mince,
    Inutile, vaine mais elle existe
    Pour en appeler d’autres à la suivre.

    Je verse une larme d’espoir
    Dans des lieux qu’il habite encore,
    J’en verse une ici.

    Aimé par 1 personne

  4. helenedivan 26 janvier 2015 / 11 h 44 min

    Bonjour,

    Je découvre votre (ton) blog puisque tu as déposé un petit « like » sur le mien.. Je n’ai pas tout lu mais je le trouve très émouvant. merci!

    J’ai été victime de maltraitances par mes parents et de ce que je nommerais comme Alice Miller d' »inceste symbolique ». Il faut en parler et en parler. Ne jamais cesser d’en parler pour sortir de cet état de « culpabilité de la victime innocente », n’est-ce pas?
    De grandes artistes victimes d’incestes m’ont beaucoup inspirée: Virginia Wolf, Barbara, Niki de Saint Phalle.. Et récemment, le livre de Delphine de Vigan « Rien ne s’oppose à la nuit ».

    Je continuerai à te lire, avec plaisir et te souhaite beaucoup de courage dans cette thérapie par l’écriture.

    Hélène

    Aimé par 2 people

    • Freyja 26 janvier 2015 / 11 h 58 min

      Merci beaucoup pour ce beau commentaire. Des artistes m’ont aussi souvent inspirée, quoique jamais forcément en lien elles-mêmes avec l’inceste (Notamment les oeuvres de Frida Khalo, ou Luis Royo).
      En fait, je passe régulièrement sur ton blog ^^ et je lis, sans trouver les mots pour commenter.

      Je te remercie et te souhaite le même courage 🙂

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  5. Froufrou de Falbala 26 janvier 2015 / 19 h 30 min

    dans un regard on peut lire tant et tant de choses. On peut émettre aussi des émotions, des sentiments. Si les yeux sont la fenêtre de l’âme, je suis certaine que dans cette fenêtre qui t’appartient on peut y lire bien d’autres choses que le regard d’un père
    tu es toi et même si la génique t’a donné des points communs avec lui, c’est bien toi qui porte un regard sur ton miroir, et personne d’autre. Je te demande pardon, je suis maladroite, mais c’est ma façon de te dire que tu mérites de t’aimer et d’être aimée.

    Aimé par 1 personne

    • Freyja 26 janvier 2015 / 20 h 03 min

      Je perds un peu mes mots en tentant de te répondre… Je ne suis capable que de te remercier pour ce commentaire pour le moins émouvant.
      Ta maladresse, si elle en est une, est très réconfortante 😉

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  6. Reverend 26 janvier 2015 / 22 h 16 min

    Etant donné ce que vous avez subi, vous préférez être commentée par des femmes ou par des hommes ?

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    • Freyja 27 janvier 2015 / 10 h 25 min

      Je préfère être commentée par toute personne se prêtant des intentions bienveillantes 🙂 J’éprouve d’avantage d’angoisses face aux pères que face aux hommes à vrai dire – bien qu’ils puissent être les deux 🙂

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  7. G33k 27 janvier 2015 / 15 h 41 min

    Ce n’est pas toujours évident de se dire que l’on est bon à quelque chose, mais une chose est sûr à la lecture de quelques articles ici, tu as un don pour retranscrire tes sentiments ! Tu as du courage aussi pour mettre des mots sur les horreurs que l’on t’a fait subir, que ce soit ici ou ailleurs.
    Mais, je te l’accorde, c’est beaucoup plus facile de voir ses défauts que ses qualités, quand on veut être honnête avec soit-même 😉

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    • Freyja 27 janvier 2015 / 15 h 44 min

      Ta dernière phrase m’a décroché un franc sourire ^^
      Merci beaucoup pour ton commentaire 🙂

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  8. Mona de B. 3 février 2015 / 14 h 37 min

    Je connais très bien ce dont tu parles, ce que tu vis, je l’ai vécu, et il y a des choses que je vis toujours. Je m’explique, depuis que je suis en thérapie je ne me sens plus « dépressive », car je sais qu’il y a une fin à ce que je vis, je comprends les mécanismes et le travail à faire, et je vois aussi les résultats petit à petit. Par contre tout ça est très long et il y a donc beaucoup de névroses qui ne s’en iront pas tout de suite. Le dégoût du corps en est une, ne voir que ses défauts et pourtant se savoir jolie, cette « dissociation » émotionnelle inévitable sinon la douleur est trop intense, c’est le gouffre. Pour ce qui est des yeux, c’est marrant j’ai écrit hier un article sur un de mes autoportrait, et je parle de mes yeux justement, de tout ce que j’y vois. Et tu sais, moi aussi je trouve que j’ai les yeux de mon père 😉

    Aimé par 1 personne

  9. Jorris Sermet 5 février 2015 / 14 h 30 min

    Il ne faut pas se fixer sur ce qui regarde mais sur quoi regarder. Tu as les yeux de ton père, fais en sorte qu’ils regardent différemment ce monde. Ne les laisse pas te commander, agis sur eux de telle manière à ce que ce soit eux qui subissent ta pensée. Redonne leur cette noblesse perdue.

    Aimé par 1 personne

    • Freyja 11 février 2015 / 14 h 35 min

      Si je n’en suis pas encore capable, c’est en tout cas clairement une étape nécessaire..
      Merci infiniment pour ces mots.

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  10. lesouffleurdemots 22 février 2015 / 16 h 52 min

    Les passages de mauvaises choses sont des tremplins pour de bonnes choses! Bon, ok, phrase simple facile à dire qu’à le vivre mais on ne sait jamais. Je ne sais pas quoi trop te dire juste être présent par mes mots, à rien faire juste là!

    Aimé par 1 personne

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