Anecdote #5 : Disposer de sa propre vie, ça se mérite.

Je suis née, et j’étais moi. J’ai été moi, sûrement, pendant quelques mois. Puis il a réalisé qu’il avait un enfant .. et il m’a perçue comme son miroir, un deuxième « lui », la chaire de sa chaire…. au sens horriblement stricte du terme.

Et dès lors, j’ai commencé à être moins moi, et il a commencé à me rendre plus lui.

Doucement et insidieusement, depuis ma petite enfance, il m’a manipulée, pervertie, tordue. Il a vu du « différent de lui », et a tout mis en œuvre pour que cette différence s’évanouisse. Il m’a effacée, annulée, et m’a remplacée… par tout ce qu’il pouvait de lui-même. Et je suis devenue son objet, sa poupée, sa chose. Son faire-valoir, par-dessus tout. J’étais sa création, une sculpture à son image. J’étais son narcissisme dévorant personnifié. Je devrais dire : je n’étais que sa création. En réalité, il me disait que j’étais tout, son plus grand amour, sa plus belle réussite… puis soudainement je n’étais plus rien, plus qu’une vague « chose » qui lui devait entièrement son droit d’existence. Je n’étais rien. Et le rien, on en fait ce qu’on veut. On peut l’humilier, le faire douter, on peut le soumettre, le plier, le déchirer, on peut le pourrir ou le culpabiliser. Question d’inspiration.

Voilà une des mes plus grandes honte : Il aimait devant ses amis – son public – me regarder, caresser ma nuque ou ma joue, et l’œil brillant de fierté… me dire « tu es mon caca ».

Je ne sais même plus quoi penser de ça. J’ai tourné et retourné toutes les symboliques, toutes les significations assimilables à de tels mots. A présent, je sais seulement qu’à force, dans un coin de mon esprit, cette déclaration régulière a résonné comme une évidence, une vérité – à laquelle j’ai longtemps cru. L’idée que j’y croie encore, quelque part, n’aurait rien de surprenant.

Voilà.

Il me vouait une adoration.. parce qu’en me regardant, il voyait son reflet.

C’est comme s’il ne m’avait même pas donné le droit d’habiter ma propre vie. Il s’aimait tellement à travers moi que je n’étais plus autorisée à être là… ni dans mon corps, ni dans ma tête. Pendant 17 ans, j’ai littéralement été le miroir qui permettait à mon père de s’admirer.

En tant qu’objet, il était bien naturel que je lui appartienne, et qu’il dispose de tous les droits sur moi – autant sur mon intimité que sur mes pensées. ….

Rien d’incroyable à ce que j’ai complètement et radicalement paumé mon identité, dans tout ça.

Aujourd’hui j’essaie de remplacer ce par quoi il m’a remplacée… Je me construis, à tâtons. Je dénoue encore difficilement son emprise. Je fais le deuil du père bienveillant. Je me déconstruis, aussi, parce qu’il faut bien ça… Parce qu’il est toujours là. Et loin, il sera toujours là. En prison, il sera toujours là. Mort, il sera toujours là.

Il s’est imprimé en moi. Il a imprimé sa perversion, son narcissisme, son jugement impitoyable, son amour débordant pour lui-même. Il ne m’a laissé que du vide.

Il n’y a aucun mot assez fort, aucune expression ni même aucune insulte, aucun geste, aucune émotion, à la hauteur de ma haine.

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14 réflexions sur “Anecdote #5 : Disposer de sa propre vie, ça se mérite.

  1. miZenblog⎜Sylvie Amilien 14 janvier 2015 / 8 h 31 min

    Aucun mot, oui, ne peut qualitfier cette haine du père qui devrait êtra tant aimé.
    Et pourtant un mot me vient : THÉÂTRE.
    Peut-être que par l’art, cette haine pourrait s’exprimer…
    On ne se connait pas, mais je te soutien dans ta démarche, bravo à toi.

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    • freyjanova 14 janvier 2015 / 15 h 19 min

      C’est bien vu. Mais en bonne phobique sociale, c’est hors de question haha :p Tu es vraiment tombée sur LE mode d’expression impossible ^^. Cela dit je comprends où tu voulais en venir..: je dirais que ma haine est déjà vive et que j’en ai une représentation déjà très claire : l’expression par l’art permet d’obtenir une représentation des ressentis, de les secondariser. Je suis déja à cette étape ^^
      Je te remercie énormément pour ton soutien en tout cas. La discussion après un article est aussi importante que la phase d’écriture. Merci!

      Aimé par 2 people

  2. lamisstamara 14 janvier 2015 / 9 h 54 min

    Tu vas y arriver, continues encore et toujours, ne te decourages pas quelque soit le temps que ça prendra… Bises

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  3. lyonnealg 14 janvier 2015 / 18 h 01 min

    La puissance des mots… Les tiens me paralysent souvent. Ils me saisissent et m’étreignent comme une vérité qui demeurera une blessure jusqu’à mon dernier souffle. Pourtant, je suis bien davantage que cette blessure mais j’en reconnais l’empreinte, à chaque fois où je te lis. À nouveau, BRAVO pour ton courage. C’est en cette force qu’on peut puiser pour continuer d’avancer et se libérer. Je suis de tout coeur avec toi!

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  4. Mona de B. 14 janvier 2015 / 18 h 06 min

    Je comprends maintenant pourquoi tu me disais que tu te retrouvais dans ce que je disais… très bel article vraiment, j’ai partagé sur journal d’une femme différente.

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    • freyjanova 14 janvier 2015 / 18 h 12 min

      Je dois te remercier d’ailleurs : me reconnaître dans tes mots a fait partie des nombreuses petites étincelles qui ont déclenché cet article, que j’avais peine à écrire.
      Je ne sais pas si cet article mérite d’être partagé, mais je suis très touchée que tu estimes que c’est le cas ^^
      Merci!

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  5. Froufrou de Falbala 15 janvier 2015 / 15 h 44 min

    j’ai eu la chance d’avoir des parents attentionnés et aimants, des parents qui m’ont accompagnée, guidée. C’est ce que je fais aujourd’hui avec nos trois enfants. a la lecture de ton message, j’ai mal, profondément mal, pour la petite fille que tu étais, l’ado que tu fus et la femme d’aujourd’hui. Je pense avec douleur à ce que tu n’as pas pu connaitre, comme un regard de fierté pour ce que tu fais, ce que tu es, comme un mot de soutien et de tendresse, comme être prise dans les bras quand tu as un chagrin …. alors, je ne sais pas comment de faire partager l’amour que j’ai reçu, la tendresse qui me berce encore, la confiance partagée … je suis de tout coeur avec toi

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    • freyjanova 15 janvier 2015 / 15 h 55 min

      … Je te remercie sincèrement.Ces mots sont forts et très émouvants.
      Je sais qu’en faisant tout ça, je protège mes futurs enfants. Je n’arriverai pas à me sauver entièrement – je ne peux que m’empêcher de chavirer, et faire au mieux. Ce n’est plus pour moi que je fais tout ça, au fond, mais pour être certaine de leur offrir, un jour, une histoire familiale saine et sécurisante.

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      • Froufrou de Falbala 16 janvier 2015 / 8 h 48 min

        l’amour n’a pas de visage, ni de passé. Quelque soit ton histoire, tu peux apprendre à t’en couper pour te reconstruire. J’ai connu un homme qui aurait pu me détruire. Je suis partie. J’ai rencontré d’autres hommes, jusqu’à rencontrer MON homme, pére de mes enfants, aux côtés de qui je n’ai pas peur de vieillir, de mes rides, de mes cheveux blancs. Je te souhaite la même histoire, le même amour, la même force.

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        • Mona de B. 17 janvier 2015 / 0 h 26 min

          C’est inspirant aussi de lire des gens qui vont bien 🙂 merci!

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  6. sebastienblanrue 15 février 2015 / 1 h 07 min

    Je t’ai vue passer chez moi, alors par curiosité, j’ai rebondi et je me retrouve ici. J’ai lu quelques passages de toi qui m’ont donné une idée, vague car je ne peux pas m’identifier, mais une idée quand même. Je suis passé, comme ça mais quand on fait un détour par chez toi, on ne peut pas repartir sans te laisser un petit mot. Ce qui me vient à l’esprit, l’image, l’expression c’est qu’on t’a volé ton droit de regard sur toi même et c’est ton droit de le reprendre et de te le réapproprier. Les gens que tu va croiser dans ta vie ne te regarderont certainement pas avec les mêmes yeux au sens propre comme figuré. J’entends, via ton blog par exemple ce qu’on peut entrevoir c’est une belle personnalité. Les autres ne verront certainement pas les « défauts » que tu te prête. les qualités et les défauts, c’est très subjectif quand on parle d’un être humain, une cafetière électrique sans poignée, ok, c’est pas pratique on peut parler de défaut par rapport au cahier des charges, mais on est pas des cafetières il n’y a pas de norme humaine on est bien par ce qu’on est vivants, les qualités… la norme, qu’est ce que c’est ? Les proportions, la longueur du nez WTF on s’en fout, d’autant que les canons changent tous les deux ans alors à moins de se photoshoper… Je dis ça car dans un de tes articles tu parles de tes « défauts ».

    C’est courageux de pouvoir écrire ton histoire, même si le blog est anonyme tu dois ressentir l’impression de t’exposer en le faisant et c’est déjà un premier pas important.
    Je vois que Sylvie, un peu plus haut, te conseille le théâtre sur le fond c’est une bonne idée mais visiblement tu ne t’en sens pas cap, ça peut se comprendre :). Ceci dit, tu peux te faire ton petit théâtre sur ton blog, l’écriture n’est pas qu’un moyen de communiquer ça peut être aussi une façon de s’épanouir intérieurement et réécrire sa vie.
    On est pas victime, je veux dire ce n’est pas un état permanent, tu l’es dans ta mémoire car le souvenir te relie aux faits, mais une mémoire se réécrit, (on dit bien écrire ses mémoires) je sais de quoi je parle de ce coté là :). Si si, je te promets, la mémoire aussi est subjective. Ce que je te dis là te paraît peut être complètement fou mais c’est vrai, ça a marché pour moi en tout cas.

    Voilà, j’arrête là mon roman, tu dois déjà te dire que je suis complètement dingue, ce qui est ma foi, fort probable.

    Bisous.

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  7. lesouffleurdemots 22 février 2015 / 16 h 45 min

    Bonjour Miss,
    Désolé de ne pas être passé plus tôt. Je ne t’oublie pas et dire que je suis de tout coeur avec toi. Je n’ai pas de mots. Tu les souffles, tu les écris et c’est déjà énorme.
    Pleins de courage à toi. Je suis confiant pour la suite de tes jours! 🙂

    Aimé par 1 personne

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