Anecdote #2 : Le dernier tabou

« Tu n’as pas à te plaindre, ça aurait pu être pire : tu aurais pu te faire violer »

C’est ce qu’on m’a dit, une fois, alors que je confiais timidement l’histoire de mon enfance. Je n’avais rien dit. Parce que c’était vrai, d’une certaine manière. Je n’avais pas à me plaindre, ça aurait réellement pu être pire. J’ai même de la chance, dans une certaine mesure. Mais je refuse d’entendre que ma position est enviable. Le viol et ce que j’ai vécu sont deux choses bien différentes.

Je n’ai pas vécu de traumatisme. J’ai vécu une déconstruction.

Mon enfance, avec ses habitudes et son quotidien, c’était de l’inceste – et je ne le savais pas. Aujourd’hui encore, je comprends mal à quel point le sujet de l’inceste est écœurant, innommable. Je pense : désolée, c’est tout ce que j’ai connu, c’est « normal » pour moi.

J’ai grandi dans ce climat où les frontières corporelles ou intimes n’existent pas, où la mère a disparu – effacée par un père tout-puissant, ou les codes sont ceux de la soumission et de la séduction, où l’on sent que dire « non » est dangereux, où ne faire qu’un avec l’autre est un mode de communication normal, où l’adulte provoque un désir qu’il satisfait partiellement– et que l’enfant ressent à la fois le dégoût, l’interdit, et le plaisir.

C’est difficilement avouable, et c’est justement ce qu’il y a de plus déstructurant : avoir ressenti du plaisir. Même en se disant « j’étais une enfant » « je ne comprenais pas » « je sentais que quelque chose n’allais pas, mais un père est un adulte, on lui fait confiance ».

Je ne ressens que de la honte en repensant à cette sensation, qui est là : imprégnée, psychiquement et physiquement. Je porte la honte du plaisir que mon père a déclenché par ses gestes, ses caresses, qui n’ont cependant jamais dépassé les « limites officielles ». Je me sens comme humiliée par mon propre corps, mes propres pensées.

Et encore aujourd’hui, sachant pourtant l’irrationalité de mes peurs et de ma culpabilité, j’ai ce sentiment d’être, moi-même, l’ennemie qui m’humilie.

Je n’ai pas subi d’inceste consommé : Il n’était pas dans le schéma du violeur. Non. Lui, il voulait que ce soit moi qui vienne vers lui. Que ce soit moi la fautive, et que ce soit une réalité claire.

Je n’ai pas subi d’inceste consommé. Je me suis pourtant bien sentie consumée, toute entière, sans le réaliser. Vidée, progressivement, silencieusement, puis remplie de ce qui n’aurait pas dû être moi. Remplacée par du malsain, du sale, du tordu, du « lui ».

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7 réflexions sur “Anecdote #2 : Le dernier tabou

  1. elianou 18 janvier 2015 / 20 h 22 min

    C’est très touchant, je pense que c’est une très bonne idée de t’ouvrir comme ceci ayant connu une personne dans une situation de viole, je trouve que tu fais un bon chemin car il ne faut pas rester silencieux. Au plaisir de te lire !

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  2. jungo 19 janvier 2015 / 19 h 34 min

    cette histoire est très touchante, et il ne faut pas tomber dans le piège du silence, on ne peut modeler le passé mais on doit construire son avenir tête haute. Ne jamais avoir honte je pense que cela est une étape importante, la naïveté n’est pas une faute, tromper l’inconscient en est une. Partager vos histoire sur https://samenssonhero.wordpress.com/anecdote/ pour faire réagir un maximum de monde communiquer le.

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  3. mrsehll 20 janvier 2015 / 9 h 20 min

    Je viens de lire la quasi entierté de ton wordpress et je dois t’avouer que je suis impressionnée. Je ne peux que saluer ton courage et j’espère que tu continuera de la sorte afin de te reconstruire petit à petit.
    Après tout le courage c’est aussi la petite voix dans ta tête, qui en fin de journée avant d’aller te coucher, te dit :C’est pas grave, on re-essayera demain !

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    • Freyja 20 janvier 2015 / 10 h 24 min

      Merci infiniment pour ces jolis mots 🙂 et oui, le courage, c’est aussi cette petite voix ^^ merci beaucoup 🙂

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  4. Asepsie 20 février 2015 / 14 h 23 min

    Je ne crois pas que l’on puisse faire plus de dégât qu’en disant à une personne que « ouai bon, il ne t’a pas violée, ça aurait pu être pire ». Oui, mais pourtant, c’est déjà trop. L’absence de viol à proprement parler ne rend pas l’agression plus acceptable, pas plus qu’elle en amoindrie les conséquences… ça revient à nier les dégâts causés. C’est grave pour la victime…

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    • Freyja 20 février 2015 / 14 h 35 min

      Je ne peux pas dire mieux. Le viol et le climat incestuel sont incomparables. Ils sont parfois en lien, parfois non, ont beaucoup de conséquences similaires. La différence entre les deux, elle est ici : la conscience d’être victime ou non.
      La personne qui m’a dit ça représente parfaitement l’état d’esprit actuel face aux victimes (quoique les choses s’arrangent, tout doucement, progressivement…) : ce qu’on ne voit pas n’existe pas.

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